Moderna Records, le phare du modern-classical made in Québec

Des électrons libres rassemblés de façon improbable au sein de la même famille et une direction artistique chiadée qui fait l’éloge de la lenteur : depuis 2016, un Montréalais féru de musique instrumentale mène petit à petit le modern-classical vers son âge d’or.

La mission d’une vie

À la question “pourquoi es-tu si fan de musique ?”, les réponses ne se bousculent pas. Comme si les passions que cristallise le Quatrième Art restent vouées à un état de ressenti ineffable. Virus héréditaire ou découverte inopinée ? L’un ou l’autre conviendrait parfaitement à Évolène Lüthi, qui, aussi loin qu’il puisse se souvenir, a toujours aimé la musique. Rien d’étonnant pour ce montréalais qui évolue au milieu d’une scène musicale diversifiée reconnue dans le monde entier (Arcade Fire, Wolf Parade, Kid Koala, Tiga, Poirier, Godspeed You! Black Emperor, Constellation Records pour ne citer qu’eux). Ainsi, il grandit les oreilles dans les bacs à disques et collectionne les pépites qui lui permettent d’enregistrer des mixtapes tous les weekends à une époque encore dépourvue de MySpace. Une fièvre qui le pousse à entreprendre des études d’ingénieur du son avant de tomber amoureux du piano.

De ses premières romances avec le post-rock de Mogwai, Mono et Explosions in the Sky, ses goûts transitent finalement vers l’ambient et le modern-classical; Goldmund, Stars of the Lid, Peter Broderick en tête. Quelques participations à des compilations et des expériences professionnelles dans l’industrie musicale le mènent par la suite à dépasser son statut de pianiste-compositeur-mélomane. Meneur de jeu dans l’âme, ce créatif passionné se projette de plus en plus dans son fantasme de prendre part à chaque étape de réalisation d’une œuvre artistique. Fort d’un savoir-faire acquis avec le temps, il saute finalement le pas en 2016 et fonde avec des amis la maison qui va lui octroyer toutes les possibilités dont il rêve : Moderna Records.

Un vivier de talents bruts à polir

Évolène Lüthi peut enfin jouir paisiblement de cet affranchissement et offrir la lumière à celles et ceux pêché.es dans les entrailles du net, qu’il juge important.es pour le genre et le public. De nombreux talents bruts dont les travaux figurent comme des pierres précieuses à polir. À l’image d’un orfèvre qui plie, déforme, moule et lime pierres et métaux précieux, le Québécois exacerbe ses envies de création aux côtés de ces joyaux qu’il accompagne à chaque étape de leur parcours. Comme il l’explique dans les colonnes de Contemplative Classical : “L’une des choses qui m’a toujours vraiment motivé est de découvrir un.e nouvel.le artiste (…). Pour une raison quelconque, je ne suis pas tant intéressé par le fait de sortir la musique de quelqu’un.e qui a déjà plusieurs albums [à son actif]. Je trouve cela plus enrichissant et significatif pour moi [de travailler avec des gens] en qui je vois un réel potentiel, en plus de créer une maison d’artistes et de collaborateurs plus unique et personnalisée.”

Une mission au bilan actuel élogieux. Avec une douzaine d’artistes lancé.es sur le circuit pour une trentaine de sorties, Moderna Records fait montre d’une productivité effarante qui détaille un tout autre dessein : contribuer à la démocratisation du modern-classical auprès d’une large audience. Un défi qui s’avère insurmontable sans remplir quelques pré-requis et avoir un brin de chance. Mais le hasard fait bien les choses. Une implantation à Montréal présente un gage de crédibilité quand on sait que toute une scène y bourgeonne discrètement (Tim Hecker, Jorane, Poirier, Tambour…). Mieux encore, l’effectif du label s’avère déjà bien garni et peut presque rivaliser avec le XI de départ d’un grand club du ballon rond. Il ne reste plus qu’à Évolène Lüthi et ses comparses la lourde tâche de réunir tous ces électrons libres, pour les emmener vers une direction artistique unique capable de les sortir aisément du lot. Pari osé, pari gagné haut les phalanges.

“Il faut que les gens soient disposés à écouter attentivement des pièces musicales exigeantes.”

Un éloge de la lenteur

Composition facilitée par des outils ergonomiques, production aseptisée, culture du single YouTube, tournées organisées à la va-vite… À l’ère de la consommation faste où la musique est devenue un contenu de divertissement lambda, Moderna Records accorde une importance capitale au temps et à la recherche artistique, à tel point que cet éloge de la lenteur incarne l’ADN du projet. Il est question ici de prendre son temps, de réfléchir la musique avant tout. Viennent ensuite la conception iconographique et la promotion. Volontairement à contre-courant du marché de l’industrie musicale, Évolène Lüthi et son entourage favorisent avant tout le plaisir d’accoucher d’une œuvre, fruit d’un travail long et fastidieux. Ce qui transparaît dans chaque sortie du label. Ce choix de s’adresser volontairement à une audience pointilleuse aux choix sophistiqués, le fondateur le revendique dans les colonnes du webzine Les Méconnus : “Il faut que les gens soient disposés à écouter attentivement des pièces musicales exigeantes.”

Derrière cette affirmation dithyrambique loge un véritable but : servir à l’auditeur des histoires sensationnelles qui pénètrent par les oreilles pour mieux prendre aux tripes, dans une expérience introspective. En se basant sur une méthodologie qui fait la part belle à la patience, Moderna Records présente un travail en profondeur que certain.es jugeront élitiste. Pourtant, quel formidable paradoxe de voir que son catalogue se révèle diablement accessible à quiconque n’a pas l’oreille éduquée au piano larmoyant, aux cordes chevaleresques et au sound design millimétré.

La maison propose une grille de lecture qui ne saurait être plus évocatrice. Toujours dans CC, l’équipe détaille : “Snorri Halgrímsson plonge dans les entrailles de votre âme à la recherche d’humour et de tristesse, Tambour relate les scènes marquantes de votre enfance et BLOMMA vous accompagne dans un voyage fantastique.”  Autant de fables aux conceptions uniques qui forgent le caractère hétéroclite de “l’étiquette” (traduction littérale du mot “label” en québécois, NDLR). Comme l’a expliqué Luthi, l’écurie s’attèle à poncer chaque partie de ses titres avec rigueur et de participer au développement d’un art en mélangeant différentes disciplines, de la musique au sound design en passant par le visual art. Une ligne directrice résumée en un slogan salvateur : paysages instrumentaux dans une géométrie sonore.

Une volonté séduisante sur le papier qui trouve dans sa direction artistique visuelle la force de la persuasion. Toiles de peintures abstraites, assemblages polygonaux, textures granuleuses… Un simple coup d’œil à la discographie du label suffit pour entrevoir les nombreuses portes vers l’exode imaginaire qui s’offrent à nous. Conçus à l’origine pour être singuliers, les différents disques dialoguent à l’unisson de façon ahurissante, car tous imaginés et façonnés selon le même leitmotiv. Au-delà de la diversité, l’étrange unicité. Une proposition culturelle qui dépasse de loin la bonne marche du label.

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Vers l’âge d’or du modern-classical ?

En glissant une oreille attentive à l’excellente compilation de piano Intervals – forte d’un panel suffisamment large pour découvrir le label – on perçoit aisément des chemins de délivrance insoupçonnés, invisibles à l’ouïe nue lorsqu’on reste en façade. Il fut un temps où la lecture de la “musique classique” au sens large du terme se réservait à une élite pensante. À travers l’abondance de ses propositions musicales et sa manière d’aborder les multiples formes d’art, l’étiquette présente une vision d’un modern-classical certes savant, mais ouvert à celles et ceux disposé.e.s à faire un petit effort intellectuel nécessaire : attendre. 

Fort d’un inventaire riche aux mélodies empathiques constitué en seulement cinq ans, Moderna Records semble prêt à enfoncer la brèche ouverte par Max Richter et sa recomposition des Quatre Saisons de Vivaldi (Deutsche Grammophon, 2012), premier grand succès récent du genre auprès d’un large public. À l’aube d’une décennie nouvelle se pose alors une question : Évolène Luthi a-t-il fondé la maison de disques qui portera le modern-classical vers son âge d’or ?

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